Vendredi 31 octobre 2008
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Extrait du bloc-notes de
Paul-Marie Coûteaux
Samedi 11 octobre ; Mirebeau. - A la Bourse de Paris, les valeurs ont en moyenne perdu
22% cette semaine ; près de 50% depuis le début de l’année.
Etonnante année 2008 : ouverte sur la célébration de « mai 68 », elle débouche finalement sur « l’automne
noir » d’une crise financière sans pareille depuis 1929 – pire sans doute en ce que l’amoncellement puis l’écroulement du château de cartes usuraire ( le sacro-saint
« crédit », clef de l’époque) aura des conséquences qui dépasseront le simple ajustement des années 30… Mai 68, crise financière, quel rapport ? Bien qu’il soit évident,
peu d’esprits ont assez de recul pour l’apercevoir : pourtant, la formidable remise en question du politique, principalement de l’autorité de l’Etat et de l’autorité tout court, qui
s’autocélébrait il y a quelques mois encore ne pouvait pas ne pas avoir remis tous les pouvoirs ou presque à une société civile dont il était immanquable qu’elle fût dominée par les oligarchies
financières ; naïveté de taille que d’avoir cru qu’en remettant en cause l’autorité de l’Etat (« votre Etat » comme le disait si dédaigneusement le fier Cohn Bendit), on ne ferait
pas le lit de l’argent-roi, à quoi l’Etat a pour raison d’être le contrepoids –cela depuis Philipe le bel au moins.
La légitimité politique ou les puissances de fait, depuis toujours, il faut choisir; en
choisissant de brocarder l’Etat sous toutes ses formes, « l’Etat-policier » , « l’Etat-patron », « l’Etat-ENA », et même « l’Etat-nation », en
dénichant partout ses « dérives autoritaires », dans les médias, dans les écoles, ou les universités, ou « dans les têtes », autre slogan d’une génération qui ne fut rien
d’autre qu’anarchiste dans son essence même, en remettant en cause le principe cardinal de toute république, la souveraineté, elle a
simplement confié le monde aux hégémonies supranationales et aux oligarchies de toutes sortes. Oh, certes, celles ci ne sont pas à blâmer : les empires font de la supranationalité
par nature (cher Platon !), comme les financiers font de l’argent, c’est à dire comme les jardiniers font le jardin : nous n’avons pas à leur reprocher de faire ce pour quoi ils sont
faits – moins encore à « chercher des coupables » comme l’a benoitement demandé le président de la république, lequel montre une fois de plus qu’il ignore au fond ce que peut bien
vouloir dire le mot politique, qu’il confond avec un jeu dérisoire d’apparences –à quoi il la réduit en effet. C’est la politique, c’est l’Etat sous ses deux espères, producteur de droit à
l’intérieur et, à l’extérieur, acteur des relations entre les nations qui est responsable des équilibres ou des déséquilibres du monde. A doubler l’Etat nation de mille façons, « acteurs de
la société civile », ONG, indépendance des magistrats, liberté des professeurs, autonomie des régions, irresponsabilité de la presse devant quoi que ce soit, et bien entendu, Commission,
Cours et Banques prétendument « européennes », à ériger les contre-pouvoirs de tous poils en maitres censeurs universels, à reléguer la souveraineté aux oubliettes et ses défenseurs aux
musées empoussiérés (j’en sais quelque chose !), on a détruit les seules digues capables d’endiguer la réorganisation du monde selon la seul logique financière.
L’époque qui enfin s’achève a t-elle-commencé en 1968, ou bien en 1974, quand l’Etat se mit tout à coup, tournant le dos à la grandeur
gaullienne, laquelle est pourtant seule capable de donner à la France un élan), à se proclamer tout à coup « modeste » ? Ni 1968, ni 1974, sans doute, mais plutôt, exactement entre
les deux, en ce jour d’aout 1971 où le président américain décida de ne plus assurer la convertibilité du dollar en l’or, libérant d’un coup la création de monnaie et donnant à ses détenteurs un
pouvoir inégalable –ce que l’on commence à peine à payer aujourd’hui.
Que faire ? surtout pas condamner le libéralisme, au sens du sage Péguy écrivant (dans « l’Argent » !) que le
« libéralisme était le contraire du modernisme », en ce qu’il supposait justement un pouvoir qui fit équilibre, au nom même de la liberté, aux forces brutes de la société industrielle, marchande, financière. Si clairvoyant Pierre Boutang qui, dans le « précis du foutriquet », pamphlet contre le Président
de l’a-république d’alors, avait bien vu de quoi était fait ce libéralisme avancé » ; je l’entends encore : « avancé comme le camembert ! » et rien n’était plus
contraire au libéralisme qu’une pareille pulvérisation du politique. Que faire ? restaurer le politique et d’abord sa clef de voute
juridique, dont dépens l’ensemble de son autorité et la conception même de la res-publica, la Souveraineté, telle que la théorisait déjà Jean Bodin, voici cinq siècles dans les « Six
Livres de la République ». Souveraineté, Légitimité, primat du droit et de la loi sur le contrat et toute autre forme de négociation à quoi, devant les mille féodalités accourues à
l'hallali, la puissance publique n’a cessé de s’abaisser depuis une génération
Une génération longue de 35 ans : cette longévité où l’on peut certes apercevoir l’effet d’un allongement regrettable de la vie
publique, est surtout le signe de la formidable conjonction de forces qui eurent intérêt à mettre l’Etat à la curée. Mais elle passera, les actuelles « grandeurs d’établissement »
s’effondrant sans grand doute possible dans les inévitables probablement dramatiques crises sociales vers lesquelles nous plongeons. C’est vers l’Etat que l’on se tournera, que l’on se
tourne déjà : encore faudra-t-il d’abord le reconstruire, sortir la puissance publique de l’impuissance chronique où elle s’est elle-même fourvoyer et dégager les conditions nouvelles, c’est
à dire traditionnelles, de la souveraineté politique.
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